Une traversée entre deux mondes. 3 personnages doivent aller « là-bas » et rencontrent de nombreuses difficultés à avancer vers l’autre monde. Une plongée symbolique sensible et énigmatique qui emmène les spectateurs dans une introspection, l’écoute d’une voix intérieure (celle d’un personnage, la sienne, celles des personnages sur scène?) qui les relient à l’histoire.

Ce texte tente de parler de la difficulté d’avancer avec le poids du traumatisme de violences physiques et sexuelles, sans braquer le spectateur, en le mettant en position d’écoute, sans être dans la victimisation ou l’accusation, en créant un lien sensible avec les spectateur.

L’idée de départ : faire un spectacle sur l’égalité homme femme. Il y a eu de longs mois d’errance, de questionnements, de doutes. J’ai pleuré, j’ai marché, j’ai gambergé et j’ai écrit un texte de plusieurs pages qui venait du plus profond de moi : pourquoi choisir ce thème si vaste, trop vaste. Quel est le fond de l’affaire ? Qu’est-ce que j’ai envie de raconter moi ?

Une porte s’est ouverte. Et j’ai compris que j’avais des choses à raconter, enfouies très profondément et que j’étais seule à pouvoir écrire… Oui je voulais me révolter, pouvoir, avec un spectacle, cracher cette amertume face à un monde où plus rien n’a d’importance, où on croit s’intéresser aux choses à coup de billets et de publicité, d’attachée de communication et de chiffres à gogo alors que des femmes nues sont encore placardées partout et servent à vendre tout et n’importe quoi, Oui j’avais envie de dire ma révolte, de m’arracher à ce bordel épouvantable qui amène une adolescente un peu écervelée à se faire coincer par des mecs parce qu’au fond elle l’a bien cherché, elle était là et n’attendait que ça… ! C’est compliqué de rassembler les idées, d’éviter les pièges, de se frayer un chemin occupé par tellement de mensonges, d’aberrations, et d’absurdités. Comment faire remonter les absurdités ? Comment réparer ces blessures encore ensanglantées de la vie de femmes esclaves et qui baissent la tête ?

compagnie passerelles théatre- Tétanie

Laura Déforge , Samuel Desfontaines et Guillaume Hincky Photo Emilie Sfez

Alors, je me suis lancée. Ça a mis du temps pour lâcher prise, pour libérer les mots. C’est une descente dans les profondeurs dont j’avais sûrement peur depuis le départ.
Je me suis mise au travail, mes mots commencent à sortir.
La forme du texte me surprend. Il n’y a pas de réalisme. C’est un noman’s land où des personnages énigmatiques sortent de moi. Ils traversent des sensations, ont des résurgences, des images apparaissent. Cette forme poétique, apocalyptique, m’intéresse parce qu’elle permet de sortir du débat et du marasme médiatique et sociétale qui déforme une souffrance bien profonde qui a besoin de temps pour sortir et pour être comprise.
J’ai envie d’amener le spectateur à entendre la douleur du traumatisme, la lourdeur et la difficulté d’avancer lorsqu’on a vécu des violences physiques ou sexuelles. Mais doucement, sans brusquer, en l’amenant à s’identifier progressivement aux personnages.
La poésie aussi m’a permis de prendre de la distance. Les images poétiques touchent au sensible et à l’émotion.
Clotilde LABBE

Laure Déforge, Guillaume Hincky et Samuel Desfontaines Photo Emilie Sfez

Résidences de création:
Passées
Du 13au 17 novembre 2017 : Argentan (61)
du 11 au 21 décembre : Le Sillon Caen (14)
Du 5 au 9 mars 2018 : Quai des arts Argentan
A venir
Du 20 au 30 août 2018 : La tapis vert Lalacelle (61)
Automne 2018 : CDN Caen La comédie de Caen Hérouville (14)
Du 4 au 8 et du 18 au 22 février 19 : Le Relais, Centre de recherche théâtrale (76) Présentation le 22 février 20h30
Mars 2019 : Festival Théâtre Émois Falaise (14)

Extrait:

A – Qu’est-ce que tu vois ?
C – Des tas de plomb sur une plage immense … je ne vois pas le bout …il y a des milliers de tas empiler là… des vêtements étalés comme pour une cérémonie, des visages d’enfants recouverts de plomb noir, des corps de femmes nues et inertes, on ne sait pas si elles dorment où si elles sont mortes… Je ne sais pas comment on pourrait tout emporter…c’est impossible. Et cette odeur… !
A – Quelle odeur?
C – La mort… le sexe. La mort le sexe et la transpiration vieille de milliers d’années.
B – Viens.
C – Je ne veux pas. Laissez moi tranquille ! Je ne peux plus rien voir entendre sentir. Laissez moi là ! Oubliez moi ! je reste dans le tas de plomb, je vais m’occuper de tout ça. Je vais réveiller les femmes, je vais ramasser les vêtements souillés, transporter les enfants en lieu sur. Laissez moi là, je n’ai plus peur.
A – Si tu as peur !
B – Nous n’avons pas le temps de ramasser tout ça, tu dois avancer ! Le temps presse, il faut continuer d’avancer. Tout ça va disparaître dès que tu ne le regarderas plus. C’est là parce que tu le regardes.
A – Tu nous vois maintenant ? Tu nous entends ?
C – Oui je vous vois, je vous entends mais il reste cette odeur, elle colle à mes vêtements, à mes cheveux et à ma peau, je veux me débarrasser de cette odeur.
A – Il faut un peu de temps, mais tu peux avancer. Ne t’inquiète pas, nous sommes là. Viens.
C – Attendez…
B – Quoi ?
C – Je dois me laver. Ça va aller.
Nettoyer, frotter, astiquer, aspirer, dégraisser, récurer, faire briller, redorer…

Nettoyer, frotter, astiquer, aspirer, dégraisser, récurer, faire briller, redorer…
Nettoyer, frotter, astiquer, aspirer, dégraisser, récurer, faire briller, redorer…
Nettoyer, frotter, astiquer, aspirer, dégraisser, récurer, faire briller, redorer…

Prendre la main.
Regarder.
Sentir l’émotion.

Ne pas avoir peur.
Loin du bouillonnement capricieux des mots enfouis.
Rassurée.
Ne plus avoir peur.
Réconforté-e.
A – Ça va aller ?
C – Oui ça va aller. Marchons encore.
B – Droit devant, il ne faut plus s’arrêter.
A – Si on s’arrête, on ne sait pas ce qu’on va trouver encore, il faut avancer et ne plus se laisser distraire par le brouillard du silence.Reculer, tourbillonner.
Corps figé.
Se faire surprendre.
Reculer.
Basculer.
Cul par dessus tête…
Tête par dessus cul.
Dire et redire.
Se taire.

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